Ortzi : le dieu du Tonnerre est toujours là (Elgar N° 585 SEPTEMBRE/OCTOBRE 2017)

Avant que Dieu (celui des chrétiens) soit désigné en Euskal Herria par "Jainkoa", il y avait au Pays Basque une religion polythéiste liée directement à la Terre et aux événements naturels. Et qui a eu la chance d'y assister sait qu'au Pays Basque les orages peuvent être violents et spectaculaires. Pas étonnant donc que les Basques aient désigné le tonnerre par un dieu, Ortzi, qui était aussi celui du ciel. Il était tellement important qu'il laissé sa trace dans nombre de mots basques.

Ainsi, en euskara, le tonnerre est notamment par désigné par "ortzantz" (de Ortzi, et "arantza", le bruit).

L'arc-en-ciel qui peut suivre un orage quand le soleil réapparaît se dit "ortzadar" (de ortzi, et "adar", la corne).

Avant de qualifier l'aurore et devenir le nom d'un groupe de musique basque très connu, "oskorri" désignait aussi la couleur du ciel qui précédait un orage (de Ortzi et "gorri", rouge).

Une fois l'orage passé, le ciel étoilé prenait le nom de "oskarbi" (de Ortzi, et "garbi", propre).

Ortzi était tellement important qu'il a même servi pour qualifier certains jours de la semaine. "Jeudi" se dit donc en basque "ostegun" (de Ortzi et "egun", le jour).

De même, selon l'immense chercheur José Miguel de Barandiaran, le mot basque pour vendredi, "ostirala", viendrait de Ortzi et de "irala" qui serait une déformation de "ilargia", la Lune. le vendredi serait donc le jour où Ortzi rencontre la Lune...

 

Jean-Baptiste Heguy

 

Le chardon sylvestre : la fleur du Soleil  (Elgar N° 590 JUILLET/AOUT 2018)

La fleur du chardon sylvestre (carline acaule) a toujours été utilisée par les anciens Basques pour protéger les maisons de la foudre , des orages, des esprits malins et des maladies.

Le Soleil, divinisé sous le nom "Eguzki", protège les bonnes gens contre les sorciers qui agissent de préférence la nuit, et perdent tous leurs pouvoirs et leur force quand ils sont touchés par un rayon de soleil. D'où le nom basque du chardon sylvestre, nommé "eguzkilore", la fleur soleil. Sa forme très similaire à l'astre du jour est évidente et Barandiaran* rapporte que, grâce à elle, les génies malfaisants nocturnes ou les "mauvaises choses" (gaixtokeriak) ne pouvaient jamais passer le seuil de la porte.En effet, ils ne parvenaient jamais à compter la totalité des très nombreuses graines du coeur de la fleur avant le petit matin et de se faire surprendre par la lumière du Soleil.

On retrouve les symboles lunaires dans les traditionnelles stèles discoïdales des pierres tombales (hilarriak, littéralement "pierres des morts"), qui utilisent toutes les formes circulaires possibles et surtout dans la croix basque (lauburu) elle-même, dont les quatre branches s'inscrivent dans un cercle parfait.

 

 

Jean-Baptiste Heguy

 * Le Père Barandiaran (1889-1991), patriarche de la culture basque

"Sorgina", la sorcière (Elgar N° 583 MAI/JUIN 2017)

Depuis la dramatique croisade de Pierre de Lancres au Labourd en 1608, suivie par les investigations menées notamment à Zurragamurdi et à Urdax (Navarre) par Alonso de Salazar Frias (surnommé "l'Avocat des Sorcières"), qui avait conclu à des règlements de compte et des malveillances, la sorcellerie a longtemps été un sujet très important au Nord comme au Sud du Pays basque. Ceci nous mène à une des étymologies les plus probables pour le mot "sorgina", qui désigne en basque la sorcière.

Loin des chapeaux pointus et des balais volants, le mot "sorgin" viendrait ainsi de la racine "sor", qui désigne la naissance ou la création, et le verbe "egin", qui signifie "faire". Littéralement, la sorgina "faisait les naissances" et était donc avant tout une sage-femme.

Néanmoins le souvenir maléfique des "sorginak" a perdu dans beaucoup de mots basques er même des noms propres. Vu la taille des pierres utilisées, le dolmen de Sorginetxe, en Alava, ne peut être à la base qu'une maison de "sorcière". La toxicité de la belladone, contenant de l'atropine, l'a très tôt assimilé à la magie noire et elle est d'ailleurs nommée "sorgin-belarra" en basque (littéralement "l'herbe sorcière").

Une dernière étymologie est étonnante: celle du mot "sorginorratza", qui désigne en basque la libellule. Ce mot est dérivé de "sorgin" et "orratza", qui signifie "aiguille". la silhouette effilée du corps de la libellule est certainement à l'origine de cette étymologie optique et imagée.

 

Jean-Baptiste Heguy

 

"Anderederra", la belette, et autres animaux (Elgar N° 584 JUILLET/AOUT 2017)

S'il est un domaine dans lequel l'euskara a toujours fait preuve d'une grande poésie c'est bien celui des noms d'animaux en général. Ainsi une belette  est appelée "anderederra" en basque (de "andere" la dame, et "eder", belle). L'élégante silhouette (un mot français d'origine basque) de ce petit prédateur n'est certainement pas étrangère à cette jolie appellation.

Le cochon, "urde" en basque a ainsi logiquement été utilisé pour désigner le sanglier, dénommé en basque "basurde", de "basa", sauvage et "urde", le cochon. Dans la mer aussi, on pêche en basque de jolis mots. Ainsi le dauphin, qui en euskara est appelé "itsasurdea", ou "cochon de mer" (de "itsasoa", la mer et "urdea".

Du côté des insectes, les Basques font aussi preuve d'une grande poésie. La coccinelle est ainsi appelée "katalingorri", littéralement "Catherine rouge" (de "gorri", rouge). Les gerridés, famille d'insectes improprement appelée "araignées d'eau", qui ont des pattes recouvertes de poils hydrofuges qui leur permet de "marcher" ou au moins de glisser sur l'eau, sont appelés en basque "zapatariak", de "zapata" soulier. Ces petites bestioles, qui réapparaissent sur toutes les étendues d'eau calme quand viennent les beaux jours, semblent donc bien posséder des souliers pour ne pas se mouiller les pattes!

Jean-Baptiste Heguy

 

"Kutuna" : la croyance au pied de la lettre (Elgar N° 586 NOVEMBRE/DECEMBRE 2017)

Autrefois, les Basques avaient l'habitude de porter sur eux des amulettes (en euskara : "kutuna" ou "kuttuna") pour se guérir des maladies ou pour éloigner les mauvais esprits.

José Miguel de Barandiaran raconte ainsi que la rivière qui passe à Lazkao (Gipuzkoa) formait une pièce d'eau dans un lieu baptisé "Lamiñasiñe" (en euskara : le puits de Laminas). Un homme passant par là est alors remarqué par deux sorcières. L'une dit l'autre : "Attrape-le, attrape-le!" et l'autre de répondre : "Attrape-le toi-même, sa mère lui a donné de la rue et du céleri!". Ces deux plantes étaient en effet fréquemment utilisées our confectionner des amulettes. 

Il existe toutes sortes d'amulettes :

  • Dans la Sierra de Guibijo (Alava) pour se prémunir des maux de tête, certains portaient contre le front des petits cailloux ramassés dans la grotte de la Trinité.
  • A Larrabetzu (Biscaye), on faisait porter aux enfants des amulettes avec des dents de chats sauvages pour provoquer la poussée des premières dents.
  • Le cas échéant, la "kutuna" pouvait être constituée d'un petit papier sur lequel étaient écrites les premières paroles de l'évangile selon Saint Jean et enfermé dans un sachet porté autour du cou, les replis d'une ceinture ou bien cousu au vêtement.

Le sens de "kutuna" avec un petit texte a fini par glisser pour désigner en euskara, "un texte" ou "un écrit". le mot est ensuite devenu "kutuna" et désigne maintenant en batua, la "lettre" qu'on envoie par la Poste!

 

Jean-Baptiste Heguy