
"Anderederra", la belette, et autres animaux (Elgar N° 584 JUILLET/AOUT 2017)
S'il est un domaine dans lequel l'euskara a toujours fait preuve d'une grande poésie c'est bien celui des noms d'animaux en général. Ainsi une belette est appelée "anderederra" en basque (de "andere" la dame, et "eder", belle). L'élégante silhouette (un mot français d'origine basque) de ce petit prédateur n'est certainement pas étrangère à cette jolie appellation.
Le cochon, "urde" en basque a ainsi logiquement été utilisé pour désigner le sanglier, dénommé en basque "basurde", de "basa", sauvage et "urde", le cochon. Dans la mer aussi, on pêche en basque de jolis mots. Ainsi le dauphin, qui en euskara est appelé "itsasurdea", ou "cochon de mer" (de "itsasoa", la mer et "urdea".
Du côté des insectes, les Basques font aussi preuve d'une grande poésie. La coccinelle est ainsi appelée "katalingorri", littéralement "Catherine rouge" (de "gorri", rouge). Les gerridés, famille d'insectes improprement appelée "araignées d'eau", qui ont des pattes recouvertes de poils hydrofuges qui leur permet de "marcher" ou au moins de glisser sur l'eau, sont appelés en basque "zapatariak", de "zapata" soulier. Ces petites bestioles, qui réapparaissent sur toutes les étendues d'eau calme quand viennent les beaux jours, semblent donc bien posséder des souliers pour ne pas se mouiller les pattes!
Jean-Baptiste Heguy
"Kutuna" : la croyance au pied de la lettre (Elgar N° 586 NOVEMBRE/DECEMBRE 2017)
Autrefois, les Basques avaient l'habitude de porter sur eux des amulettes (en euskara : "kutuna" ou "kuttuna") pour se guérir des maladies ou pour éloigner les mauvais esprits.
José Miguel de Barandiaran raconte ainsi que la rivière qui passe à Lazkao (Gipuzkoa) formait une pièce d'eau dans un lieu baptisé "Lamiñasiñe" (en euskara : le puits de Laminas). Un homme passant par là est alors remarqué par deux sorcières. L'une dit l'autre : "Attrape-le, attrape-le!" et l'autre de répondre : "Attrape-le toi-même, sa mère lui a donné de la rue et du céleri!". Ces deux plantes étaient en effet fréquemment utilisées our confectionner des amulettes.
Il existe toutes sortes d'amulettes :
- Dans la Sierra de Guibijo (Alava) pour se prémunir des maux de tête, certains portaient contre le front des petits cailloux ramassés dans la grotte de la Trinité.
- A Larrabetzu (Biscaye), on faisait porter aux enfants des amulettes avec des dents de chats sauvages pour provoquer la poussée des premières dents.
- Le cas échéant, la "kutuna" pouvait être constituée d'un petit papier sur lequel étaient écrites les premières paroles de l'évangile selon Saint Jean et enfermé dans un sachet porté autour du cou, les replis d'une ceinture ou bien cousu au vêtement.
Le sens de "kutuna" avec un petit texte a fini par glisser pour désigner en euskara, "un texte" ou "un écrit". le mot est ensuite devenu "kutuna" et désigne maintenant en batua, la "lettre" qu'on envoie par la Poste!
Jean-Baptiste Heguy
Hilabeteak, des "mois" liés à la Nature" (Elgar N° 588 MARS/AVRIL 2018)
En euskara, le mois du calendrier se dit Hilabete.
Selon le père Barandiaran*, il signifie "lunaison complète", de "ill" ou "hil", le mot qui désigne le mois (à ne pas confondre avec "hil" la mort) qui aurait, à l'origine, désigné la Lune et "betea", qui signifie "remplie" ou "pleine". Ceci prouve que les phases de la Lune étaient utilisées pour mesurer le temps, comme c'est souvent le cas chez les peuples anciens du monde.
La racine se retrouve dans de nombreux noms de mois en basque qui font aussi référence à des phénomènes naturels ou climatiques. Ainsi :
Janvier se dit Urtarrilla, qui signifie "mois du début de l'année", de "urgea" : l'année.
Février Otsaila, "mois du froid", de "otz ou hotz" : le froid ou le mois des loups, de "otsoa" : le loup.
Mars se disait autrefois Epalla, "mois de l'élagage", de la racine "épaisse" : faucher,
Juillet Uztaila, mois des moissons", de "uzta" : la moisson.
Août Agorilla ou "mois de la sécheresse", de "agoraphobie" : sec, stérile,
Septembre Iraila ou "mois des fougères" de "ira" : la fougère,
Octobre Urria ou "mois des noisettes", de "hura" : la noisette.
Les cas particuliers sont le mois de Juin, qui se dit Ekaina ou "mois du soleil culminant", de Eki, un des noms du dieu Soleil et novembre qui se dit Azaroa ou "mois des semailles".
Jean-Baptiste Heguy
* Le père Barandiaran (1889 - 1991), patriarche de la culture basque
Eloge des contraires (Elgar N° 591 SEPTEMBRE/OCTOBRE 2018)
Les Basques sont, c'est bien connu, un peuple disposant d'un fort caractère. Et qui dans leur quotidien ont des manières d'être plus complexes qu'il n'y paraît. Plutôt réservés habituellement, ils libèrent toute leur énergie créatrice de mots dans leur tradition d'improvisation rimée, sublimée par les "bertsolaris".
Ces contradictions peuvent à l'occasion servir à former des mots.
Ainsi en euskara, la "discussion" se dit "eztabaida" (littéralement : ce n'est pas / c'est cela). Parallèlement, une relation humaine, une conversation se dit "harremana", mot dérivé du verbe "hartu", prendre et "eman", donner. Autre jolie construction fondée sur les contraires, l'adverbe "approximativement" se dit en basque "gutxi gorabehera" qui signifie littéralement "peu plus/moins".
Cette manière de construire les mots peut être utilisée dans bien des domaines, ainsi en basque la "marée" en général se dit "itsasgorabehera", littéralement "mer haute/basse". La précision intervient quand on parle de "marée basse" "itsasbehera" ou de "marée haute " "itsasgora". Logique !
Jean-Baptiste Heguy
Une "tête" ou trois "têtes" (Elgar N° 592 NOVEMBRE/DECEMBRE 2018)
En basque, la tête se dit, au sens propre, "burua".
Au sens figuré, ce mot a plusieurs sens. Il est largement utilisé pour indiquer des sens réfléchis pour beaucoup d'actions. "Se suicider", peut ainsi se dire "bere burua hil" (tuer sa propre tête) ou de manière plus poétique "bere buruaz beste egin" (littéralement "faire de sa tête quelque chose d'autre").
"Burua" peut aussi servir un "sommet" ou une "extrémité".
Le "week-end" se dit ainsi en euskara "asteburua", littéralement "bout de la semaine" ou "extrémité de la semaine" (astea : la semaine).
Dans la province du Labourd, en Iparralde, la petite ville de Saint-Pierre d'Irube, à côté de Bayonne, se dit en euskara, 'Hiruburu", ce qui signifie "sommet de ville" ou "bout de la ville". Mais une autre origine est possible...
Vers l'an 1400, une bête monstrueuse, une hydre à trois têtes, était sortie subitement des flancs de la Rhune et s'était installée dans une caverne non loin de la fontaine de Lissague à Saint-Pierre d'Irube. Sept ans plus tard, deux jeunes filles de Villefranque ayant été emportées dans son antre par l'hydre, un jeune chevalier de 20 ans, du nom de Gaston-Armand de Belsunce, originaire de Macaye, décida de défier le dragon à trois têtes. le combat fût terrible. le jeune chevalier précipita l'hydre au fond de la Nive mais mourut lui aussi. la région où l'hydre faisait des ravages, prit le nom de "Hiruburu" ("trois têtes"), qui devint au fil du temps "Hiriburu".
Jean-Baptiste Heguy