"Izena du, bada" (Elgar N° 622 Novembre/Décembre 2023)

"Izena du, bada"

(Ce qui a un nom, existe)

Comme c'est très souvent le cas avec les formules lapidaires et euphoriques de certains "esaerak"en basque, "izena du, bada" a un sens beaucoup plus profond que ce qu'il paraîtrait au premier abord. Ce proverbe souligne tout d'abord toute la puissance évocatrice de la langue pour le peuple basque. Rappelons en effet que, en basque, le mot "euskaldun", signifie "celui qui parle le basque". Donc, dans l'appellation même du peuple, la langue est sacralisée. Parallèlement, ce proverbe consacre aussi le fait que tout ce qui peut être nommé a forcément une existence. Cela vise directement le maintien très tardif des anciennes croyances basques face à l'avancée de la christianisation . L'historien Camille Jullan cite les XVème et XVIème siècles comme le début de la période où la religion catholique s'est imposée au Pays Basque et on trouvait encore des sites païens au XIIIème siècle dans les contreforts du massif de l'Aralar, au sud-est de la province de Gipuzkoa, proche de la Navarre. Ainsi, encore de nos jours, dans certaines régions très chargées en récits mythologiques anciens, comme le Baztan ou la région d'Anboto en Biscaye, il n'est pas rare que les églises soient pleines le dimanche mais que les villageois continuent à éviter certains lieux potentiellement hantés par des esprits malfaisants. Le caractère très affirmatif de "Izena du, bada" renvoie d'ailleurs au fameux proverbe concernant l'existence des sorcières au Pays Basque qui laisse planer un doute tout à fait typique de la survivance des croyances païennes au Euskal Herria : "Direnik ez da sinetsi behar, ez direla ez da esan behar" (il ne faut pas croire qu'elles existent, il ne faut pas dire qu'elles n'existent pas ).  

 

Jean-Baptiste Heguy

 

 

 "Arnas : hats" des mots qui ne manquent pas de souffle. Elgar N° 622 Novembre/Décembre 2023)

En euskara, le mots "arnas" et "hats" signifient "la respiration, l'haleine et le souffle". Les sons formés par ces mots sont tellement spécifiques qu'il n'est pas interdit de croire que le son même de l'air expiré ou inspiré a pu servir de base pour les mots eux-mêmes. La coexistence entre "arnas" et "hats" vient d'un phénomène assez répandu en linguistique, et qu'on l'on nomme le "rhotacisme". Il s'agit d'une difficulté particulière à prononcer le son "r" dans certains mots et qui occasionne des transformations linguistiques. On est ainsi passé d'un "arnas" à "hats", mais les deux mots ont continué à coexister.

Parmi leurs dérivés, citons notamment "arnasbehartu", qui signifie "haleter", "suffoquer", et qui se compose notamment de la racine "behar", qui désigne l'obligation en basque. Donc, quand on suffoque, on est en quelque sorte "obligé de respirer". "Arnas" est aussi présent dans l'expression "azken arnas eman" pour "mourir", c'est à dire littéralement "rendre" (eman) son dernier (azken) souffle (arnas)". De son côté, "hats" a débouché sur des mots basques très imagés. En basque, "haserrea", c'est la colère. Mais littéralement, c'est une composition de "hats" (souffle) et "erre" (brûler). La colère est donc littéralement un "souffle brûlant". En basque d'Iparralde, le "soupir" ou la plainte se dit "hasbeherapena", qui vient de la racine "hats", rapprochée du terme "behera", désignant un adverbe signifiant "vers le bas". Quand on soupire en euskara, littéralement, on "souffle ou respire vers le bas". 

 

Jean-Baptiste Heguy

 

 

 "Xinaurrientzat ihintza uholdea" (Elgar N° 620 Juillet/Août 2023)

"Xinaurrientzat ihintza uholde"

(Pour les fourmis, la rosée est une inondation)

Encore un proverbe humoristique qui se moque des gens qui ont tendance à tout dramatiser ou qui se plaignent à tout bout de champ de leurs petits tracas quotidiens. A noter que les Basques ont certainement pris cette comparaison liée aux phénomènes naturels parce que, avec les masses d'air contraires venant de la mer et de la montagne, ils sont habitués à subir des conditions météorologiques qui peuvent être dévastatrices : inondations aussi brutales que soudaines, orages violents entraînant des pluies diluviennes ou des chutes de grêle, surtout au coeur des chaleurs de l'été. Ce n'est pas un hasard si les basques nomment la grêle, "harriabar"" (littéralement : résidu de pierre) ou "kazkabar", dont la racine onomatopéique de "kazka" évolue clairement le bruit que peuvent faire les grêlons quand ils tombent.

 

Jean-Baptiste Heguy

 

 

 "Mihiak ez du hezurrik hausten, beinah bai hautsaratzen" (Elgar N° 621 Septembre/Octobre 2023)

"Mihiak ez du hezurrik hausten, beinah bai hautsaratzen"

(La langue ne peut pas briser les os, mais peut les faire briser)

Il est bien connu que les Basques sont plutôt un peuple avare de parole vaines. Au contraire, quand ils parlent, ils choisissent souvent soigneusement les mots qu'ils utilisent et attachent une très grande importance à la parole donnée, selon le fameux proverbe "Hitza hitz" (une parole est une parole). Ils savent donc l'importance des mots et que ces derniers peuvent être à l'occasion être utilisées avec de mauvaises intentions. Et cet usage détourné du pouvoir de la parole est d'autant plus important quand il vient d'hommes politiques ou de meneurs quels qu'ils soient, qui peuvent utiliser le verbe pour amener d'autres hommes à faire le mal. Ce proverbe, avec toute sa puissance, le rappelle.

 

Jean-Baptiste Heguy

 

 

 Azeria predikatzen ari, kasu oiloari (Elgar N° 619 Mai/Juin 2023)

 "Azeria predikatzen ari, kasu oiloari"

(Quand le renard est en train de prêcher, attention à la poule.)

Le caractère plutôt taiseux des Basques et leur méfiance instinctive à l'égard de ceux qui parlent beaucoup et fort sont très connus. Au-delà de ce trait de caractère, ce joli proverbe fait directement référence au fait que quelqu'un disant à d'autres savoir ce qui est bon pour eux, est beaucoup plus souvent animé de mauvaises intentions à leur encontre. De mauvaises intentions soigneusement cachées par les belles paroles. Cela peut s'appliquer à un grand nombre des personnes : un prêtre, un marchand... ou un homme politique.

 

Jean-Baptiste Heguy