"Sorgin" (Elgar N° 616 Novembre/Décembre 2022)

On a déjà vu que le mot "sorgin", en euskara, qui désigne la sorcière, très certainement pour étymologie les mots "sor" (la naissance) et "egin" (faire). Les "sorginak" étaient en effet à la base des sages-femmes qui avaient des connaissances avancées sur les herbes médicinales et la pharmacopée. Ainsi, la "sorginbelar" (l'herbe des sorcières, de "belar", l'herbe) désigne la belladone, bien connue pour ses propriétés toxiques et médicinales.

Le mot "sorgin" a aussi donné naissance à de nombreux autres mots très imagés. Ainsi, une des manières en basque de désigner le réveillon est "sorgin afari" (le souper, ou repas des sorcières), peut être une lointaine survivance d'une époque reculée où les fêtes de la nouvelle année étaient plus liées à des traditions païennes que chrétiennes. Le réveillon peut aussi se dire "sorgin gosari" (littéralement, le petit déjeuner des sorcières, de "gosari", petit déjeuner).

De même, le mot "sorgin baratxuri" (de "baratxuri", l'ail) désigne l'ail sauvage qu'on appelle aussi ail des ours (allium ursinum) . le "sorgin gurpil" (littéralement, le "cercle des sorcières") n'est autre que le "cercle vicieux. Un tourbillon est aussi appelé "sorgin haizea" (de "haize", le vent).

Encore plus étrange, le papillon peut aussi être appelé "sorgin-ollo" soit "la poule des sorcières" (de "ollo", la poule) !

  

Jean-Baptiste Heguy

 

 

 "Beltz" en voir de toutes les couleurs, mais surtout du noir ! (Elgar N° 615 Septembre/Octobre 2022)

 Tous les visiteurs le savent, dès que l'on rencontre un chien noir au Pays Basque, il s'appelle souvent "Beltza" ou "Beltxa". Ce qui est d'une grand logique.

Mais le mot "beltz" (noir) a servi en basque à créer un très grand nombre d'autres mots ou expressions souvent très imagées. Ainsi le mot "bele", désigne le corbeau ou la corneille. Cette dernière aussi appelée "belamika" (litt : la pie noire, de "bel, beltz", noir et "pika", la pie). En raison de sa tête toute sombre, la mésange charbonnière est aussi appelée en euskara "kaskobeltz" (littéralement : "crâne noir").

Pour les fins gastronomes, rappelons aussi qu'au Pays Basque, le vin rouge se dit "arno/ardo beltza" littéralement : vin noir") et que c'est le vin rosé qui se dit "arno gorria" (littéralement : vin rouge) ! Le terme "goibel", sombre, obscur vient de la racine "-goi", haut, partie supérieure et signifie littéralement "haut noir". Plus curieusement, la couleur "violet" peut se dire en basque "ubel" (de "ur", l'eau), à croire que cette couleur rappelle "l'eau noire".

Encore plus imagée, l'expression "beltzuri egin", faire la moue, bouder, signifie littéralement "faire noir et blanc" de "egin", faire et "zuri". 

  

Jean-Baptiste Heguy

 

 

 La flore cachée dans les noms patronymiques basques (Elgar N° 614 Juillet/Août 2022)

 Dans l'imaginaire des personnes extérieures au Pays Basque, les noms patronymiques basques commencent le plus souvent par "Etxe", la maison. S'il est vrai que l'importance de l'appartenance à la maison a permis de créer un très grand nombre de noms de familles (Etcheverry, Etchechoury, Etchegorry, Etchebeste, Etchevers, Etchemendy, Etchegaray, Etchegoin, Barnetche...), avec leur variantes côté Hegoalde (Etxebarria, Etxebarrieta etc...), on trouve aussi un très grand nombre de paronymes qui sont directement liés à la nature, aux plantes ou aux arbres.

Ainsi avec le mot "larre" (pâturage, pré, prairie), ont pu se former des noms de famille Larre, Larralde (de "alde" : du côté de), Larronde (de "ondo" : à proximité de), Larramendy (de "mendia" : la montagne).

Le Pays Basque au nord ou au sud étant très boisé, les différentes espèces d'arbres ont aussi servi à former des noms de famille. Avec le terme "aritz, haritz", le chêne, on a ainsi formé Harismendy (litt : la montagne des chênes), Harispe (de pe : en bas, au dessous, dont litt : sous les chênes) ou encore Haristoy (-toy/toi étant une déformation "toki", le lieu, d'où la "chênaie"). Avec une très grande précision, les noms ont même varié en fonction des espèces. Dans tout le sud-ouest, et partout autour des Pyrénées, on trouve ainsi le chêne tauzin ou chêne des Pyrénées (quercus pyrenaica) qui se dit en basque "ametz". Ainsi est né le nom Amestoy (le lieu des chênes tauzins). le mot "intxaur", la noix, le noyer, a de son côté permis de former le nom de famille "Inchauspe" (littéralement, sous les noyers). Et le nom Gastambide signifie pour sa part "le chemin de la châtaigneraie" (de "gaztan", la châtaigne, le châtaignier, et "bide", le chemin). Côté sud, sur la racine latine "pagus", le hêtre, le mot basque "fago" (même sens) a été créé et le nom de famille Fagoaga a été formé (de -aga, l'endroit, le lieu ou "l'endroit des hêtres"). Sur le même principe, on a formé Astigarraga (l'endroit de érables ou "érableraie", de "astigar", l'érable)) ou Lizarraga (l'endroit des frênes ou "frênaie", de "lizar", le frêne).

Enfin, signalons qu'un des plus grands chanteurs basques actuels Benito Lertxundi, tire son nom de "lertxun" le peuplier et que "lertxundi" signifie donc "la peupleraie". Pas mal, pour un si grand poète !

 

Jean-Baptiste Heguy

 

 

 Direnik ez da sinetsi, ez direla ez da esan behar (Elgar N° 615 Septembre/Octobre 2022)

 Il ne faut pas croire qu'elles existent,

Il ne faut pas dire qu'elles n'existent pas

Ce célèbre dicton basque très ancien, tout en finesse, se rapporte directement à la sorcellerie et à l'existence des sorcières. Il a été remis au goût du jour par la romancière Dolores Redondo, la "Fred Vargas" espagnole, qui le cite dans sa fameuse trilogie du Baztan ("le Gardien invisible","De chair et d'os", "Une offrande à la tempête") mettant en scène les grandes figures de la mythologie basque et se déroulant à Elizondo et dans ses environs.

Ce dicton fait aussi écho à un autre proverbe qui dit "Izena du, bada" (Tout ce qui a un nom, existe).

Il est vrai que, encore actuellement, même si les Basques sont un peuple très chrétien, ils sont encore très attachés à des anciennes croyances ou à certains lieux qu'ils ne fréquentent pas à certains moments de la journée. A Saint-Martin-d'Arrosa ("Arosa", en euskara) par exemple il y a un endroit où la Nive crée un paysage magnifique, calme et sauvage, baptisé "Laminoki", (de "Lamin tokia", c'est à dire "L'endroit des laminak"). Rappelons que les "laminak" sont au Pays Basque des créatures mythologiques qui sont tantôt des lutins ou petits êtres bons ou malfaisants, tantôt des femmes à forme humaine jusqu'à la taille et un bas du corps de forme animale (pieds palmés, pattes de poule, sabots de chèvre ou queue de poisson). Toujours est-il que, encore actuellement, très peu d'Arrosatars oseraient se rendre à Laminoki en pleine nuit ...

Jean-Baptiste Heguy

 

 

 Astoak BERE bureau lauda. L'âne se fait des compliments à lui-même (Elgar N° 614 Juillet/Août 2022)

 Ce sont évidemment encore les personnages vantardes que les Basques brocardent dans ce proverbe. Et symboliquement, il décrit de manière humoristique le comportement des ânes, qui soit pour chasser des mouches importunes, soit pour manifester un mécontentement, ont tendance à fréquemment hocher la tête de haut en bas. Ce n'est évidemment pas pour se "faire des louanges ou des compliments", mais en les regardant faire, on pourrait aisément le croire.

Peut-$etre y a-t-il un jeu de mots lié à la grammaire basque ? En effet, en euskara, pour indiquer une action réfléchie, on utilise le mot "burua", la tête. Ainsi pour dire "il (l') a tué, on dit en basque "Hil du". Mais pour dire "il s'est suicidé", on dit "Bere burua hil du", ce qui signifie littéralement : il a tué sa tête".

Un particularisme parmi bien d'autres qui montre encore une fois que le basque n'est vraiment pas une langue comme les autres !

 

Jean-Baptiste Heguy